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Je relève quelques passages, toujours issus du beau livre de Paul Veyne, dans lesquels les multiples facettes de René Char  le rendent attachant. Il est temps pour moi de les partager et de Vous inviter à consulter ce beau livre.

Le sourire ou la surprise peuvent tour à tour nous gagner,  en tout état de cause, je suis tombée sous le charme de ce bel hommage tout en saisissant l’estimation profonde entre ces deux hommes.

Voici un extrait absolument captivant, qui ressemble presque à un conte d’Oscar Wilde.

Artine.

 

 

Le réfractaire :

 

« Souvent, quand le soir tombait, il oubliait l’interlocuteur et se perdait dans ses songes, dans un état de rêve éveillé, où se mettait à balbutier dans sa langue, cette langue étrangère dont il était le seul  locuteur. Les témoins découvraient alors un  autre homme.  (…)  René, ce colosse colérique et conquérant, portait un rossignol en lui ; il ne rêvait que d’harmonie, de grâce, d’aisance aquatique ; douces clairières, violons, bacchanales de Poussin, musique de Mozart. Il se mettait alors à parler comme en rêve, ma femme a eu la surprise de le voir plonger  en cet état au cours d’une conversation téléphonique où il avait entrepris de lui parler ses inquiétudes de malade. Sortaient alors de sa bouche de belles  phrases étranges ; sa voix se faisait moins grave, tout en restant une voix de poitrine ; et il se mettait à dire d’insaisissables choses suaves, aussi impalpables que les nues. La poésie tentait en lui un envol et aussi l’Amour, avec une majuscule, l’Amour sans désir ni objet. Chose curieuse, que d’autres que moi ont éprouvée aussi, il était à peu près impossible de retenir ce qu’il avait dit : quelque chose dans la psychologie de la mémoire s’y opposait. Or il était rigoureusement interdit de prendre des notes pendant qu’il parlait, ce qui aurait du reste frisé le ridicule ; le port clandestin d’un magnétophone (il m’avait prévenu et il se méfiait, car Marie-Jeanne Dury  lui avait fait le coup) aurait été un crime capital de prosaïsme. Il ne me restait plus, en quittant les Busclats, qu’à jeter ma voiture  dans le premier chemin de traverse, pour noter précipitamment ce qu’il avait dit. On ne quittait pas sa maison les mains vides : dédicaces, livres, gravures de Max Ernst ou de Miro, autographes parfois ; outre les prêts de livres et les petits services mutuels.

(P 19)

Zao Wou Ki, Aquarelle, 1950; Zao Wou Ki, Les illuminations.
Zao Wou Ki, Aquarelle, 1950; Zao Wou Ki, Les illuminations.

Zao Wou Ki, Aquarelle, 1950; Zao Wou Ki, Les illuminations.

Tag(s) : #Poésies

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