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Beaucoup de lectures mais trop peu de temps pour en parler. Je livre seulement quelques extraits de ce livre touchant dans la mesure où il scelle l'amitié rare et fraternelle de deux hommes l'un pour l'autre, habitée par la lumière solaire de leur regard sur le monde. Ce livre construit autour des merveilleuses photographies de Henriette Grindat fut un projet porté par un désir commun d'évoquer ce paysage provençal cher au coeur de ces trois personnes. Livre touchant puisque Camus ne le lira pas.

Artine.

Voici les extraits.

La préface rédigée par René Char:

" De moment en moment

 

Pourquoi ce chemin plutôt que cet autre ? Où mène-t-il pour me solliciter si fort ? Quels arbres et quels amis sont vivants derrière l’horizon de ces pierres, dans le lointain miracle de la chaleur ? Nous sommes venus jusqu’ici car là où nous étions ce n’était plus possible. On nous tourmentait et on allait nous asservir. Le monde, de nos jours, est hostile aux Transparents. Une fois de plus, il a fallu partir … Et ce chemin, qui ressemblait à un long squelette, nous a conduit à un pays qui n’avait que son souffle pour escalader l’avenir. Comment montrer, sans les trahir, les choses simples dessinées entre le crépuscule et le ciel ? Par la vertu de la vie obstinée, dans la boucle du Temps artiste, entre la mort et la beauté."

RC

 

Plus loin la postface, quelques extraits, également.

" Naissance et jour levant d’une amitié"

RC

 

Comment le nom de Camus vint jusqu’à moi : un passant m’avait apporté son roman « L’Etranger », mais j’avais eu peu de loisir pour le lire. Période où toute vraie lecture ne pouvait avoir lieu que dans la ligne où l’événement la fixait. J’avais parcouru le livre. Je ne peux pas dire qu’il m’avait causé une profonde impression, puisque je n’avais  pas d’attention à lui donner et que je n’étais pas à même de lui accorder un champ de rêverie.

Plus tard, après la Libération, je reçus une lettre de Camus me demandant les « Feuillets d’Hypnos », dont Gallimard avait le manuscrit depuis quelques semaines, pour sa collection « Espoir ». Je ne connaissais pas cette collection que Camus commençait à composer avec des ouvrages qu’il avait, de préférence à d’autres, retenus. Les termes de la lettre de Camus me plurent et m’incitèrent à lui confier « Hypnos ». J’avais lu quelques-uns de ses articles dans « Combat ». J’en aimais le timbre précis et la probité. A cela se bornait ma connaissance.

Il me donna rendez-vous chez Gallimard. Je le rencontrai, je sus que nous aurions un chemin à faire ensemble. Un certain temps passa que je mis à profit pour lire Camus, découvrir sa voix d’homme et sa main d’écrivain. Je suis mal disposé à l’égard du roman contemporain, - les récits de Blanchot mis à part - ; je ne sais pas désirer son sujet ou épouser ses  intrigues, ses fonds et son enclos. Toute chose dont il traite est posée  autrement qu’il ne prétend.

Camus me proposa de venir à l’Isle (ou je le lui demandai) et il arriva un matin. J’allai le chercher en gare d’Avignon. Ce devait être dans l’automne 1946. La belle animation de la fin de la guerre durait encore, quoique légèrement abaissée. Les rapports entre les gens qui s’étaient connus pendant la Résistance restaient chaleureux, empreints du besoin de se retrouver, peut-être plus de se voir que de se parler, de respirer l’air nouveau, d’en étaler la liberté.

Nous nous rencontrâmes dans un vieil hôtel d’Avignon qui jouxte les remparts, l’Hôtel d’Europe. J’avais là plusieurs camarades. Je présentai Camus à chacun, et tout de suite il fut de plain-pied avec eux, sachant dire et écouter avec l’enjouement ailé ou réfléchi qui était le sien. Il ne faisait pas effort pour briller ou pour capter l’attention. Beauté et bonté de son silence qui ne contrariait point le côté excessif des récits que ces grands adultes répétaient pour la centième fois, non pas avec vanité mais avec cette délectation que l’on a à évoquer des choses terribles lorsque ces choses terribles sont au passé. Et quand on les vivait, on ne savait pas qu’elles étaient tout à fait terribles, puisqu’on les racontait, on était si heureux qu’elles soient terminées, qu’elles étaient recouvertes comme d’une rosée. Et le terrible paraissait le quotidien.

Le repas achevé nous partîmes pour l’Isle. Je sentis à la vue de ces montagnes : le Luberon, les Alpilles, le Ventoux, qui entourent la plaine de l’Isle-sur-Sorgue, je compris à l’expression des yeux de Camus,  l’exubérance qui les éclaira, qu’il touchait à une terre et à des êtres aux soleils jumeaux qui prolongeaient avec plus de verdure, de coloris et d’humidité, la terre d’Algérie à laquelle il était si attaché. Plusieurs personnes l’accueillirent, le reçurent, le fêtèrent ; et moi qui l’observais, avec quelque méfiance – lorsqu’on partage avec autrui de récentes sympathies – je m’aperçus que ce qui m’avait prévenu favorablement, dès l’abord, vraiment  ici prenait tout son sens : une simplicité tantôt ironique et grave, le geste délié sans excès, une mesure non recherchée, une discrétion subite dans les échanges, au seuil d’une confiance prématurée, faisaient que cet homme n’était jamais un étranger parmi les autres, un importun à peine dessiné. Etranger, celui qui se présente, sans parler le premier, à des êtres qui ignorent tout de lui et désirent apprendre, et qui saura tout sans souhaiter trop savoir."

 

Extraits trop brefs, j'en posterai peut-être d'autres. J'espère vous avoir donné envie de le feuilleter. Très bel objet avec ces longues pages qui rehaussent la beauté des clichés et des textes. On ne sait plus si les mots de Camus vivent ou si les photos de Henriette Grindat écrivent une histoire.

Artine.

 

 

La postérité du soleil, nrf, Gallimard.
La postérité du soleil, nrf, Gallimard.

La postérité du soleil, nrf, Gallimard.

Tag(s) : #Poésies

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