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René Char, LE NU PERDU, 1964-1970.

Retour amont

(La Pléiade p. 432)

 

Septentrion

 

- Je me suis promené au bord de la Folie. –

Aux questions de mon cœur

S’il ne les posait point,

Ma compagne cédait,

Tant est inventive l’absence.

Et ses yeux en décrue comme le Nil violet

Semblaient compter sans fin leurs gages s’allongeant

Dessous les pierres fraîches.

 

La Folie se coiffait de longs roseaux coupants.

Quelque part ce ruisseau vivait sa double vie.

L’or cruel de son nom soudain envahisseur

Venait livrer bataille à la fortune adverse.

 

 

(Qui n’a jamais emprunté tel chemin ?) Lorsque trop de questions ou de doutes nous assaillent, lorsque tout soudain devient terriblement sombre dans notre vie que l’esprit s’emmêle, se perd dans des questions qui vrillent et anéantissent tout espoir, toute lucidité.

Artine.

 

Cependant, pour connaître ce qui peut être à l’origine de ce poème, il faut aller à la page 260 de René Char en ses poèmes de Paul Veyne.

 

« La sœur tant aimée, la belle et sensible Julia, était destinée à une fin tragique ; elle achèvera son existence en état d’égarement mental. Quatre mois après sa mort, Char méditera sur ce que la folie a de plus cruel : elle est double et ce qu’elle recèle de plus précieux réside dans ce qu’elle a de plus égaré ; un être qui se coiffe de toquades médiocres qui serrent le cœur est soudain envahi par une génialité étrange ; les questions que les proches posent à la malheureuse restent sans réponse, et puis tout à coup, spontanément, elle prend la parole et semble répondre à des choses essentielles. C’est pourquoi, disait René douloureusement, la folie aussi est une rivière – et le poème montre la Beauté qui se promène sur la rive de la Folie. Cette Folie avait une part d’or qui luttait avec sa part de misère ; elle-même paraissait se rendre compte qu’elle avait compris bien des choses.

 

Et ses yeux en décrue comme le Nil violet

Semblaient compter sans fin leurs gages s’allongeant

Dessous les pierres fraîches.

 

Car on se demande si les mimiques machinales de la démence ne sont pas celles d’une sagacité inconnue ; le hochement incessant du menton et les yeux de plus en plus vides qui se relèvent rythmiquement semblent ponctuer répétitivement des constats profonds où elle croit voir sa récompense ; sa réflexion s’abstrait sans cesse du moment présent pour passer en revue, avec un air de satisfaction visible, les preuves de sa sagacité.

 

 

Felix  Valloton, Paysages aux reflets, 1921.

Felix Valloton, Paysages aux reflets, 1921.

Tag(s) : #Poésies

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