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René Char, Aromates Chasseurs, I, Orion à la licorne. (La Pléiade, p.512-513)

Un autre poème relevé depuis un moment qui dormait dans un de mes nombreux tiroirs : il est temps de lui rendre sa liberté et de vous l'offrir, comme un cadeau du dimanche. Un curieux mélange d'humeurs qui traversent tout un chacun, parfois.

Artine.

"Je voudrais que mon chagrin si vieux soit comme le gravier dans la rivière : tout au fond. Mes courants n'en auraient pas souci.

 Maison mentale. II faut en occuper toutes les pièces, les salubres comme les malsaines, et les belles aérées, avec la connaissance prismatique de leurs différences.

C'est quand on ne s'y reconnaît plus, ô toi qui m'abordas, qu'on y est.
Souviens-t'en.

La foudre libère l'orage et lui permet de satisfaire nos plaisirs et nos soifs.
Foudre sensuelle! (Hisser, de jour, le seau du puits où l'eau n'en finit pas de danser l'éclat de sa naissance.)

II y eut le vol silencieux du temps durant les millénaires, tandis que l'homme se composait. Vint la pluie, à l'infini; puis l'homme marcha et agit. Naquirent les déserts; le feu s'éleva pour la deuxième fois. L'homme alors, fort d'une alchimie qui se renouvelait, gâcha ses richesses et massacra les siens. Eau, terre, mer, air suivirent, cependant qu'un atome résistait. Ceci se passait il y a quelques minutes.

Détesté du tyran quel qu'en soit le poids. Et pour tout alpage, l'étincelle entre deux flammes.

Il arrive que des actions légères se déploient en événements inouïs. Qu'est-ce que l'inepte loi des séries comparée à cette crue nocturne ?

Hors de nous comme au-delà de nous, tout n’est que mise en demeure et croissance menacée. C’est notre désespoir insurgé, intensément vécu, qui le constate, notre lucidité, notre besoin d’amour. Et tant de conscience finit par tapisser l’éphémère. Chère roulotte !

Le présent-passé, le présent-futur. Rien qui précède et rien qui succède, seulement les offrandes de l’imagination.

Nous ne sommes plus dans l’incurvé. Ce qui nous écartera de l’usage est déjà en chemin. Puis nous deviendrons terre, nous deviendrons soif. (La Pléiade, p. 512-513)

 

Encore un extrait de Paul Veyne pour mieux saisir quel homme/poète était Char (p. 361)

« Amours, affres. Crispé sur son œuvre, disions-nous. Ce n’était pas que René eût de la vanité d’auteur ; ce n’était pas seulement qu’il était l’Othello de cette Desdémone ; ce n’était nullement qu’il ait eu l’amour propre susceptible (quand on lui avouait qu’on aimait moins tel poème que d’autres, il n’était pas outré : il paniquait et était proche des larmes). Il voulait être aimé en son œuvre et il avait l’angoisse de se sentir sans cesse en état d’interrogatoire. Un aphorisme le dit, avec l’hermétisme voulu : « Hors de nous comme au-delà de nous, tout n’est que mise en demeure et croissance menacée. » : les poèmes qui nous ont déjà quittés sont sommés de répondre aux interrogatoires de la critique et ceux que nous n’avons pas encore écrits ne viendront pas à terme. « C’est notre désespoir insurgé, intensément vécu, qui le constate, notre lucidité, notre besoin d’amour » : le grand mot vient d’être lâché ; on voit aussi que René avait d’intenses crises de désespoir sur l’avenir de son œuvre présente et future. « Et tant de conscience finit par tapisser l’éphémère. Chère roulotte ! » La pensée a beau nomadiser, le même décor d’affres et de désespoir l’entoure et finit par faire une vie, jusqu’à marquer l’écoulement des jours. Chères affres, cher désespoir : ils nous tiennent aussi chaud que le linge et velours à côté de nos poèmes et nous n’aurions pas voulu d’une autre existence.

 

The Great Orion and Running Man Nebula by Sean Parker.

The Great Orion and Running Man Nebula by Sean Parker.

Tag(s) : #Poésies

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