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Gerhard Richter, Victoria I, 1986.

Gerhard Richter, Victoria I, 1986.

Enfin le dernier volet de cette série de lecture Carnets de Camus pour être au cœur de la création et de l'interrogation de l'homme sur la création, sur les siens, sur l'autre.

Quelques relevés que je vous propose et partage avec ceux qui s'arrêteront ici ou là!

Je commence avec ce long extrait.

Il s’agit des la pages 86-88 et du cahier VII !

La lettre date du 15 février 1954. Je la mets intégralement car elle a le mérite de montrer l'homme et sa retenue tout en remettant les choses à leur place.

Artine.

 

Cher P.B. Je passe d'abord sur les excuses que je vous dois pour vendredi. Il ne s'agissait pas d'une conférence sur la Hollande, mais j'ai été mobilisé au dernier moment pour signer des livres au bénéfice de ces réfugiés. Cet exercice que je faisais pour la première fois il m'a paru que je ne pouvais pas le refuser, et j’ai cru que vous me pardonneriez ce contretemps. Mais la question n'est pas là, elle est dans ces rapports que vous dites difficiles. Sur ce point, ce que j'ai à dire peut s'exprimer simplement : si vous connaissiez le quart de ma vie, et de ses obligations, vous n'auriez pas écrit une seule ligne de votre lettre. Mais vous ne pouvez la connaître et je ne puis ni ne dois vous l'expliquer. La « hautaine solitude » dont vous vous plaignez, avec beaucoup d'autres qui n'ont pas tous votre qualité, serait après tout, si elle existait, une bénédiction pour moi. Mais ce paradis m'est attribué bien à tort. La vérité est que je dispute au temps et aux êtres chaque heure de mon travail, sans y réussir, le plus souvent. Je ne m'en plains pas. Ma vie est ce que je l'ai faite et je suis le premier responsable de sa dispersion et de son rythme. Mais quand je reçois une lettre comme la vôtre, alors oui j'ai envie de me plaindre ou du moins de demander qu'on ne m'accable pas si facilement. Pour suffire à tout il me faudrait aujourd'hui trois vies et plusieurs cœurs. Je n'en ai qu'un, qu'on peut juger et que je juge souvent de qualité moyenne. Je n'ai pas le temps matériel, ni surtout le loisir intérieur de voir mes amis comme je le voudrais (demandez à Char que j'aime comme un frère combien de fois par mois nous nous voyons). Je n'ai pas le temps d'écrire pour les revues, ni sur Jaspers, ni sur la Tunisie, même pour enlever un argument à Sartre. Vous me croirez si vous voulez je n'ai pas le temps, ni le loisir intérieur d'être malade. Quand je le suis, ma vie est sens dessus dessous et pendant des semaines j'ai du retard à rattraper. Mais le plus grave est que je n'ai plus le temps, ni le loisir intérieur, d'écrire mes livres et je mets quatre ans à écrire ce qui, dans la liberté, m'aurait coûté un ou deux ans. Depuis quelques années d'ailleurs mon œuvre ne m'a pas libéré, elle m'a asservi. Et si je la poursuis, c'est que je n'y puis rien et que je la préfère à tout, même à la liberté, même à la sagesse ou à la vraie fécondité et même, oui, même à l'amitié. J'essaie, il est vrai, de m'organiser, de doubler mes forces et ma « présence » par un emploi du temps, une organisation de mes jours, une efficacité accrue. J'espère suffire, un jour. Pour l'instant, je ne suffis pas, chaque lettre en amène trois autres, chaque être dix, chaque livre cent lettres et vingt correspondants, pendant que la vie continue, qu'il y a le travail, ceux que j'aime, et ceux qui ont besoin de moi. La vie continue et moi, certains matins, lassé du bruit, découragé devant l'œuvre interminable à poursuivre, malade de cette folie du monde aussi qui vous assaille au lever dans le journal, sûr enfin que je ne suffirai pas et que je décevrai tout le monde, je n'ai que l'envie de m'asseoir et d'attendre que le soir arrive. J'ai cette envie, et j’y cède parfois. Pouvez-vous comprendre cela B. ? Bien sûr, vous méritez qu'on vous estime et qu'on vous parle. Bien sûr vos amis valent bien les miens (qui ne sont pas si grammairiens que vous croyez). Quoique j'imagine mal (et ce n'est pas une pose) que mon estime puisse importer vraiment à quelqu'un, il est vrai que vous avez la mienne. Mais pour que cette estime se transforme en amitié active, il faudrait un vrai loisir justement, une longue fréquentation. J'ai rencontré beaucoup d'êtres de qualité, c'est la chance de ma vie. Mais il n'est pas possible d'avoir autant d'amis et c'est mon malheur, qui me condamne à décevoir, je le sais. Je comprends que cela soit insupportable aux autres, cela m'est insupportable. Mais c'est ainsi et si l'on ne peut m'aimer ainsi, il est normal qu'on me laisse à une solitude qui, vous le voyez, n'est pas si hautaine que vous le dites. Je réponds en tout cas sans amertume à votre amertume. Des lettres comme la vôtre, venant de quelqu'un comme vous, ont seulement le don de me rendre triste, et s'ajoutent à toutes les raisons que j'ai de fuir cette ville et la vie que j’y mène. Pour le moment, bien que ce soit là ce que je souhaite le plus au monde, ce n'est pas possible. Il me faut donc continuer cette étrange existence et je dois compter ce que vous me dites comme le prix, un peu cher selon moi, qu'il faut bien payer pour m'être laissé acculer à cette existence. Pardonnez-moi en tout cas de vous avoir déçu et croyez à ma fidèle pensée.

Je reprends cet article conservé dans mes brouillons pour le libérer et enfin le publier. La pensée Camus, toujours présente dans mon chemin, accompagne mon souffle et nourrit mon approche du monde.

Un tableau du peintre Gerhard Richter, Victoria I, 1986, en guise de complément énergétique. A dévorer sans modération!

Artine.

Tag(s) : #Littérature

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