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"En réunissant et retravaillant quelques essais ou articles parus une première fois en revues, Henry Bauchau apporte une contribution passionnante à l'élucidation de son propre processus créateur, et plus généralement aux relations qu'entretiennent l'art et la psychanalyse.
Les textes que voici mettent en évidence le rôle de la poésie comme champ d'exploration de la vie intérieure. Et c'est à l'occasion du travail analytique qu'Henry Bauchau (re)découvre, dans la résurgence d'une scène enfantine, cette arme réparatrice qu'est l'écriture. Il s'interroge ensuite sur l'action de la psychanalyse dans son travail d'écrivain, mais aussi sur l'apport de l'entreprise littéraire dans la prise en compte, individuelle ou collective, des forces de l'inconscient et de la psychologie des profondeurs."
Voici ce que dit la 4ème de couverture.

Cependant pour vous faire une idée plus précise, je peux résister à vous livrer les premières pages de ce petit ouvrage qui est un pur joyau.

Le livre est divisé en 12 chapitres qui s'ouvre sur :

La circonstance éclatante

Le souvenir de la scène dominante de mon enfance ne m’est revenu qu’à la fin de ma première analyse. J’ai cru d’abord qu’elle se situait dans la maison chaude, celle de la lignée maternelle, pour m’apercevoir peu à peu, à travers l’écriture, qu’elle se situait dans celle de la lignée paternelle. Nous avons habité cette maison pendant les dernières années de la guerre de 14-18, dans l’atmosphère lourde de l’occupation, au centre des conflits et de l’ambiguïté du père. J’aimais cette maison, je l’aime toujours et il a fallu le passage par l’analyse pour que je puisse reconnaître ce qu’elle avait été pour moi et la nommer la maison froide.

La scène se déroule dans une chambre aux cloisons de bois qui s’ouvrent sur une large fenêtre et je suis seul avec mon frère aîné, celui que, dans La Déchirure, j’ai appelé Olivier. C’est l’hiver et la fin d’une belle journée. Il fait froid dehors et on ressent avec plaisir, au milieu des jouets épars, la chaleur de la chambre. Aucun son ne nous parvient de la maison ni du jardin, il n’y a aucune présence, aucune absence de grande personne.

Olivier se balance sur un grand cheval de bois et la pulsation de la bascule sur le plancher anime et articule fortement la scène. Olivier suce son pouce droit et tient les rênes de la main gauche, il est entièrement absorbé – comme lui seul peut l’être – par cette double et magistrale opération. Il porte un casque brillant surmonté d’un panache rouge et (p.15) une cuirasse noire soulignée de cuivre. J’ai retrouvé l’image de cette cuirasse et de ce casque sur une photo de notre enfance. Nous y sommes ensemble mais, lui, fait face au photographe tandis que moi, en arrière et tourné dans sa direction, je le regarde avec une admiration éperdue.

Olivier devant la fenêtre semble se balancer très haut sur son cheval et je le vois d’en bas, assis par terre contre le mur. Je joue, sans qu’il s’en aperçoive, avec un petit sabre de cuivre et de métal qui appartient à la panoplie dont il porte la cuirasse.

Le soleil, qui décline à l’horizon, pénètre dans la chambre orientée vers le couchant, il éclaire le visage d’Olivier et ses longs cheveux blonds. Il fait briller son casque et j’admire le grand frère, étincelant dans la lumière, avec sa chevelure de lion et cet air de sobre certitude qui caractérise sa personne et sa façon d’être. Je tourne en souriant timidement vers lui, comme sur la photographie, une petite figure émerveillée. Mouvante, indestructible, pleine de doutes et de tendresse inapaisée, inapaisable, cette image, ce visage sont toujours sur le seuil de mon écriture.

Pendant ce temps, Olivier se balance, guidant son cheval, suçant son pouce avec une insondable tranquillité. Il ignore la petite figure qui l’admire et le soleil qui le fait briller. Il est tout entier en lui-même, pleinement accordé à ce qu’il fait, à ce qu’il est et, à travers les années, je sens encore que je ne suis pas, que je ne pourrai jamais être comme ça.

Le soleil continue à baisser, il dépasse Olivier et, au moment où il va disparaître derrière une ligne d’arbres, il parvient jusqu’à moi. Il touche de ses rayons la lame du sabre, il la fait scintiller dans ma main et illumine mon visage. Je tiens – oui, c’est moi qui l’ai – l’objet mâle et brillant. La petite figure s’éclaire d’un rire émerveillé et stupéfait. Le temps de cette lumière aussitôt rappelée par l’ombre, je suis appelé, nommé, peut-être désigné pour un événement inespérable et pourtant secrètement espéré.  (p.16) Olivier, impassible, ne s’est aperçu de rien, l’obscurité commence à tomber, l’enfance renvoie à l’inoubliant ce qui a eu lieu d’indicible et que toute une vie va devoir tenter de dire. C’est là que commence la dépendance amoureuse du poème.



Peu après l’apparition du souvenir dominant, une autre scène, plus ancienne sans doute, s’est ranimée. Je suis dans une pièce sombre en face d’une petite fille qui lève les bras au ciel en criant de colère et de désespoir. Cette scène, vécue ou rêvée, reconstruite certainement par la mémoire, suscite un autre souvenir. Ce jour-là, nous devions aller jouer au tas de sable, à l’ombre des trois grands platanes. J’attends avec une vive impatience, et comme une promesse d’allégresse, quelque chose qu’une petite fille a promis de me dire ou de me montrer. Le monde brille, l’esprit, le corps, l’espérance sont puissamment alertés. A cet espoir, à cette interrogation, il n’y a pas de réponse. La curiosité, l’attente, le jeu ont dû se heurter à l’univers des grandes personnes. Un voile incompréhensible a de nouveau été jeté sur ce qu’il y a de plus intéressant, peut-être de seul intéressant au monde, sur le vrai mobile de toutes les paroles et de tous les jeux. Ces deux scènes s’associent et se répondent. Dans celle de la petite fille je suis arrêté d’une façon, douce peut-être, mais décisive dans ma quête du mystère amoureux, l’univers en a été cruellement assombri et le malheur dévoilé. La petite fille qui crie de colère et de désespoir à ma place me signifie peut-être que, malgré l’obstacle, je ne renoncerai pas. Dans l’autre scène, le soleil, entré dans la chambre pour éclairer le frère aîné, parvient scandaleusement jusqu’à moi. En faisant étinceler l’arme dont je me suis emparé, il me révèle que je puis moi aussi briller dans le soleil et produire de la lumière.

D’une nature plus forte que la mienne, Olivier a suscité en moi pendant nos années d’enfance et de rivalité le sentiment d’être de trop. C’est contre lui que se rebelle le poème de  (p.17) la petite enfance qui étincelle quelques instants sous la forme illuminée du sabre. Tenant le sabre, tenant la plume, j’ai une arme pour faire face à l’opacité du monde, mais je ne parviens que peu à peu à le reconnaître tant mon regard est absorbé, englouti dans l’image admirable d’Olivier. Tout entier à son jeu, suçant sans honte son pouce, il est le prince oral, dans la plénitude, dans l’unité de lui-même et du monde, relié à la terre mère où il sera plus tard fermier et pasteur de troupeaux. Il écrira dans la terre et dans des lignées d’animaux, tandis qu’à mes risques et périls je devrai féconder et rendre obscure la page blanche.

Le rayon, qui a touché l’arme dans ma main, s’éteint vite et je me retrouve dans ma pénombre habituelle, dans l’univers entre le jour et la nuit, entre le oui et le non qui est le mien, en face de la forme indécise d’Olivier qui se balance encore dans l’obscurité grandissante. C’est là que je perds pied, que le souvenir s’arrête et que le désir du poème peut apparaître en présence de la douleur. Douleur qui n’est pas celle que j’ai éprouvée à la fin de la scène, mais celle qui apparaît chaque fois qu’elle s’anime à nouveau en moi. Ce qui m’étreint alors c’est le retour de la longue enfance, de l’interminable dépendance qui ne faisait que commencer, préfigurant le long cheminement du poème et de l’écriture pour lesquels je n’étais, je ne suis armé que du sabre de la petite enfance et de son éclat passager.

L’écriture part de cette obscurité initiale et, dans mon cas, de l’inhibition d’écrire. J’avais écrit, dans les années qui ont précédé la Seconde Guerre mondiale, quelques poèmes et des articles mais qui ne s’inscrivaient pas dans une forme originelle ni un véritable son de voix. Je n’exprimais que des surfaces, je n’entendais ni l’espérance de mon passé ni, comme me l’a dit un jour un rêve, la mémoire de mon futur. C’est seulement lorsque l’obscurité est (p.18) devenue plus profonde, au cours de l’analyse et du temps des séances, que l’écriture a pu très lentement réapparaître. La nouvelle et faible lumière qui s’est alors manifestée était bien celle qui m’avait atteint pendant la circonstance éclatante. Une lumière brève, nullement discursive et qui disparaissait très vite sans aucun commentaire tandis que le grand univers continuait à se balancer, au-delà de l’angoisse et peut-être hors du temps.

Il ne s’agissait pas de comprendre ni d’expliquer car j’étais contraint de m’aventurer dans des espaces et des profondeurs où tout était hautement inexplicable. Il s’agissait seulement de survivre en s’éclairant parfois d’une lumière venue d’ailleurs, surgie de cette étendue à demi effacée de l’enfance, où j’avais cru voir autrefois que la vie recélait un abondant, un inépuisable trésor. De l’enfance survenait l’allégresse fugitive et le sentiment du malheur parce qu’on ne voyait jamais apparaître que les traces de ce secret fabuleux dont l’incertaine et confuse promesse de la scène m’avait annoncé la révélation.

L’enfance, l’existence, l’écriture ont été scandées par un incessant ""jamais je n’arriverai jusque-là"" qui se dissipait sans raison comme il était venu. Quel était ce ""jusque-là"" auquel il fallait parvenir, auquel on parvenait peut-être puisque la vie semblait continuer et auquel pourtant on ne parvenait pas. C’était, au-delà du désir, la nécessité de dire l’indicible, l’indicible du vécu, avec les moyens de langage élaborés pour le dicible et pour la vie courante. C’était l’espérance de cette impossible écriture de l’amour qui donnait le courage d’aller d’une séance à l’autre, puis d’une année à l’autre, d’un demi-succès à un demi-échec et pour tout dire de résistance en résistance. C’était cela aussi qui vous faisait accepter le travail à long terme et la nécessaire obscurité du poète à notre époque.

Car dans l’écriture elle-même et surtout dans le poème, on découvrait que ce qui se passe dans le monde extérieur, là où on peut faire des plans, (p.19) se persuader d’un savoir et tenir un personnage, n’était pas toute la vérité mais seulement une part infime et sans doute infirme de la réalité.

C’est dans le monde disloqué où l’angoisse m’avait fait entrer, dans ce labyrinthe de l’analyse qui n’avait pas de fil d’Ariane pour revenir en arrière que je me suis mis à écrire, ou peut-être à apprendre à écrire des vers. Activité dont le caractère dérisoire – en face des difficultés financières et des charges qui étaient alors les miennes – ne cessait pas de m’accabler.

Pourquoi des vers, pourquoi la poésie plutôt que la prose ? Je me posais incessamment cette question. Pour y répondre il eût fallu savoir ce qu’était la poésie, ce que signifiait en moi le vers. Mais j’étais bien incapable de les penser, je pouvais seulement les vivre, et les éprouver comme une exigence intérieure.

Il me semble aujourd’hui que je me suis tourné alors vers la poésie parce qu’elle vient de plus loin, d’une étendue plus profonde de l’histoire et de la préhistoire humaines. Parce qu’elle me reliait à des couches plus originelles de ma géologie personnelle. Beaucoup plus tard, je me suis aperçu que c’est en creusant dans son passé qu’on ouvre la voie de son futur. Je ne le savais pas alors et pourtant je l’ai fait.

J’ai donc commencé vers 1948, 1949, au cours de mes années de ténèbres, à écrire des vers. Ces vers me résistaient, ils refusaient de s’assembler en texte. Ils brillaient quelques instants d’un éclat furtif mais repoussaient l’articulation du poème et l’expression d’un sens. Si je m’obstinais, ils prenaient corps parfois, mais comme des poèmes brisés, déchirés avant de naître par une écrasante ou mutilante machine intérieure. Ces vers inaboutis s’orientaient pourtant, comme l’a fait la poésie qui a suivi, vers un chant. Quel chant ? Celui que je n’avais pas entendu lorsque la lumière, après avoir dépassé Olivier, était venue éclairer mon arme et m’appeler (p.20) à l’existence. Ce chant devait exister puisque j’éprouvais le désir de m’avancer en moi-même ainsi que le soleil l’avait fait et de répondre, de retentir à ce mouvement selon les sobres, les discrètes et puissantes harmoniques que je découvrais dans la langue.

Il y a eu alors de longs efforts, un exercice continu de la patience et de l’écoute et quelques poèmes, libérés par le silence et la parole de l’analyste, ont fini par naître. Il m’est apparu peu à peu qu’ils tiraient leur origine du souvenir de la scène dominante. Il s’agissait bien, il s’agit toujours de lutter contre une certaine inanité de la vie que l’aîné ne semblait pas connaître. On avait beau tourner vers lui sa petite figure, on voyait qu’il était entier, de plain-pied dans l’existence alors qu’on n’y était qu’à peine. Que l’on savait de naissance et d’une perte irréparable que l’on n’était qu’une partie séparée, blessée, d’un tout immense et inconnaissable. On avait voulu écrire, on écrivait pour découvrir l’admirable secret que ce tout ne pouvait manquer de contenir mais en somme on aurait préféré être un entier comme le frère.

Je n’ai écrit que pour ce secret et naturellement je ne l’ai pas découvert. J’en découvre parfois quelques signes dans mes œuvres, j’en devine la rumeur mais seulement comme on peut, sur la rive, par un jour de brouillard, entendre sans la voir la présence de l’océan.



Mes poèmes de cette époque ont été précédés par plusieurs expériences de l’inspiration auxquelles je me suis trouvé incapable de faire face. Je travaille à des mots, à des vers qui ne veulent pas ou qui veulent trop s’articuler en poèmes. Soudain le lent travail, la longue attente sont submergés par l’irruption de mots, de cris, de rythmes venus d’une tout autre profondeur. Rilke a raconté dans une admirable lettre cette brusque invasion en lui de l’inspiration (p.21) lors des dernières Elégies de Duino. Il ne pouvait suivre qu’à peine l’impérieuse dictée intérieure qui débordait l’homme de toutes parts. L’artiste en lui l’a secouru qui a su retenir et guider l’inspiration vers les Elégies et les Sonnets à Orphée. Après une longue période d’attente et de préparation, Rilke est alors maître de son art et de ses facultés critiques créatrices. Il peut accueillir, accomplir l’inspiration dans les cadres d’une langue et de formes qui étaient prêtes à les recevoir. A l’époque dont je vous parle, j’en étais bien loin. Lorsque l’inspiration s’est présentée à moi, elle m’a contraint non à écrire mais à la transformer en agitation de l’esprit et du corps, en aspirations désordonnées et pour finir en courses vaines à travers Paris comme si je voulais attraper le dernier autobus du langage. Comme je l’ai écrit dans La Déchirure : ""C’est en vain que je voudrais capter le cri d’existence des voyelles. Ce qui était dictée abrupte, langage absolu, ne forme déjà plus que des sons dégonflés dans ma bouche. Quelque chose a voulu parler à travers moi mais il eût fallu une écoute plus fine, une main plus exercée que la mienne. Je ne suis toujours que le traducteur infidèle.""

Qu’est-ce qu’il y a à l’origine de l’inspiration ? Lou Andreas-Salomé dit à peu près – car je n’ai pas eu le temps de retrouver la citation – que c’est la sexualité infantile la plus ancienne.

Me limitant à ma seule expérience, je dirais qu’elle est liée à l’éveil de l’Eros de la toute première enfance. Depuis que la scène dominante a ressurgi dans ma mémoire, l’inspiration s’unit en moi à ce surprenant soleil qui, après avoir illuminé le frère aîné, ose parvenir jusqu’à moi pour me révéler que j’existe et que je détiens l’arme de l’écriture. Je sais dès lors que l’inspiration peut survenir mais que pour être un poète et un écrivain je dois m’inscrire plus profondément dans le mouvement de la langue et l’incessante nativité et mobilité de la forme. (p.22)

A ce moment, un grand changement de vie s’impose à moi. Mon père meurt, mon analyste tombe malade et l’analyse est interrompue. Je perds mon travail. Je réagis en décidant de quitter Paris pour tenter de monter une nouvelle entreprise en Suisse. C’est une décision très dure, je me sépare pour trois ans de la femme que j’aime, j’arrête prématurément mon analyse et je repars de zéro dans un pays que je ne connais guère. Paris, à la fin des années quarante, a été pour moi le lieu de la défaite mais aussi, grâce à l’analyse et au retour à l’écriture, celui d’une nouvelle naissance intérieure. Je sens la vigueur noire et indéfiniment laborieuse de la ville, les puissantes pulsions de l’esprit qui la traversent et qui luttent avec ses forces castratrices. J’éprouve la présence glorieuse et sanglante de son histoire mêlée aux sautes de vent de la mode. A Paris on ne compte que comme individu et pourtant, dans cette immensité toujours en mouvement, l’individu ne compte guère. Avec sa vie ambiguë, plus légère et plus pesante qu’ailleurs, Paris était une personne pour laquelle j’éprouvais des sentiments vifs et contradictoires que d’étranges associations de l’inconscient m’avaient fait nommer : le poignard de lilas, l’arme de Baudelaire.

Quittant Paris après avoir quitté le Brabant wallon, puis Bruxelles, j’avais l’impression, même si elle était la plus ténébreuse, de me couper de ma dernière racine. C’est pourtant dans le malheur de la séparation que les premiers effets bienfaisants de ma psychanalyse ont commencé à se faire sentir.

On peut s’étonner de me voir, parlant de la genèse de ma poésie, parler autant de l’analyse. C’est que dans ma vie l’écriture et l’analyse se sont intimement liées. L’une a libéré l’autre et toutes deux ont continué à agir et à évoluer ensemble. L’analyse a été la coupure, l’étape décisive de ma vie. Il y a celui que j’ai été avant elle et dont je regrette souvent l’assurance, les certitudes et ce qui me semble maintenant l’ignorante innocence. Il y a celui qui est après (p.23) et dont tout l’univers intérieur a été labouré, transformé par l’expérience de l’inconscient et la découverte des terres inconnues de mon être.

Je traverse alors dans le doute, la perte, l’appréhension de l’échec, des années plus difficiles encore que celles du temps des séances et qui sont pourtant des années de recherche et de renouvellement. Malgré le manque de temps et une sourde mais constante dérision intérieure, je continue à écrire des poèmes. Je suis soutenu par une parole de celle que je n’appelle plus mon analyste, mais la Sibylle. Elle me demande un jour quel est pour moi le point fixe, le levier de l’analyse ? Je réponds : ""La confiance"" puis, comme elle se tait : ""La volonté de faire confiance."" Elle ne me contredit pas mais, après un moment de silence, constate : ""Votre levier, c’est l’écriture."" Cela me fait plaisir, cela m’étonne surtout car à ce moment je ne puis encore mener à bien aucune de mes tentatives dans ce domaine, mais je n’ai pas le temps de m’y arrêter car je suis encore dans le labyrinthe de l’analyse, poussé en avant, pourchassé par ce qui se passe dans ce lieu où l’on ne peut demeurer immobile. Mais plus tard quand je me retrouve en Suisse, dans la montagne, acculé à la réussite d’une entreprise où je ne puis me permettre d’échouer, la parole de la Sibylle prend une acuité singulière. Elle confirme la confiance de celle qui est alors mon unique lectrice et qui accorde à mes poèmes une attention et une importance qui me forcent, malgré mes résistances, à me reconnaître et à exister à mes propres yeux comme poète.

Dans les premiers poèmes que j’ai tenus pour aboutis, je ne me tourne pas vers le lyrisme personnel ni vers le présent. Le travail fait en analyse me permet ou me contraint d’aller vers le futur à travers l’évocation d’un passé très lointain. Ces poèmes, comme d’ailleurs toute ma poésie, sont cependant inspirés par la circonstance vécue, rêvée ou libérée par l’instance intérieure. (p.24)"

Ce chapitre nous apprend quelle fêlure se cache au coeur de la vie de Bauchau mais aussi quel immense talent il avait.

@ Artine.

 

 

Henry Bauchau, L'écriture à l'écoute.

Henry Bauchau, L'écriture à l'écoute.

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