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Un ange veille.

 

René Char vient de terminer un poème inspiré de « Madeleine à la veilleuse » de Georges de La Tour (1593-1652). Une plus que troublante rencontre a lieu entre le poète et une jeune femme prénommée Madeleine. Le poème annonce cette rencontre. René Char vient de faire l’expérience du poète voyant.

 

Paul Veyne rapporte cette anecdote à la page 81 de son livre René Char en ses poèmes. Lorsque la grâce croise la poésie, lorsque la vérité de l’écriture est révélée, que dire ?

Je cède la parole à Paul Veyne qui l’explique de cette façon :

 

« Après les fantômes, le « phénomène noble ». Il n’est sans doute pas rare qu’un artiste pense avoir reçu des communications ou des grâces d’en haut ; un ami peintre, homme d’un solide bon sens et joyeux compagnon, m’a dit et a écrit qu’à deux reprises au moins il avait été ainsi favorisé. Char était persuadé que le devenir n’était pas subordonné aux lois de la nature et pouvait les modifier pour nous faire advenir des événements magiques ; la révélation poétique est l’un d’eux, mais se produit rarement ; en revanche, sous le nom de phénomène noble, cela « nous hante presque familièrement ». Char avait terminé, un certain après-midi, Madeleine à la veilleuse ; il est abordé le soir, en tout bien tout honneur, par une courtisane de l’espèce ambulatoire qui lui tient d’étranges propos ; or elle se prénomme Madeleine : comment ne pas voir là, la vérification, mandée d’en haut, de la justesse du poème ? « Vous savez que céder à la superstition est un de mes goûts favoris », me dit-il un jour ; se moquait-il de lui-même ? Il m’a semblé plutôt qu’il se méfiait de mon éventuel scepticisme. Un autre jour, il raconta négligemment qu’en 1931 il avait échappé à la mort pour avoir raté par le plus grand des hasards l’avion qui devait le ramener de Barcelone à Marseille ; mon visage se fit pensif et profondément pénétré, ce que voyant le sien le sien s’épanouir. Mon cœur d’historien se félicita d’avoir toujours cru que le poète Horace, cet épicurien peu dévot, était sérieux comme un pape lorsqu’il écrivait que sa qualité de poète lui avait valu d’être miraculeusement protégé de la chute d’un arbre et de la férocité d’un loup.  "

 

M’apprêtant à feuilleter CHAR, Dans l’atelier du poète, ma main guidée par l’évidence ouvre le livre à la double page « Madeleine qui veillait ». Le charme continue d’agir, on dirait ? Fabuleusement étrange cette coïncidence. En est-ce une ?

Belle journée à Vous.

@ Artine.

 

 

Recherche de la base et du sommet

I. Pauvreté et privilège

 

 

Une communication ?

 

MADELEINE QUI VEILLAIT.



J'ai dîné chez mon ami le peintre Jean Villeri. Il est plus de onze heures. Le métro me ramène à mon domicile. Je change de rame à la station Trocadéro. Alourdi par une fatigue agréable, j'écoute distraitement résonner mon pas dans le couloir des correspondances. Soudain une jeune femme, qui vient en sens inverse, m'aborde après m'avoir, je crois, longuement dévisagé. Elle m'adresse une demande pour le moins inattendue: " Vous n'auriez pas une feuille de papier à lettres, monsieur ?" Sur ma réponse négative et sans doute devant mon air amusé, elle ajoute: " Cela vous paraît drôle ?" Je réponds non, certes, ce propos ou un autre...Elle prononce avec une nuance de regret : "Pourtant" ! Sa maigreur, sa pâleur et l'éclat de ses yeux sont extrêmes. Elle marche avec cette aisance des mauvais métiers qui est aussi la mienne. Je cherche en vain à cette silhouette fâcheuse quelque beauté. Il est certain que l'ovale du visage, le front, le regard surtout doivent retenir l'attention, troubler. Mais de là à s'enquérir ! Je ne songe qu'à fausser compagnie. Je suis arrivé devant la rame de Saint-Cloud et je monte rapidement. Elle s'élance derrière moi. Je fais quelques pas dans le wagon pour m'éloigner et rompre. Sans résultat.
A Michel-Ange Molitor je m'empresse de descendre. Mais le léger pas me poursuit et me rattrape. Le timbre de la voix s'est modifié. Un ton de prière sans humilité. En quelques mots paisibles je précise que les choses doivent en rester là. Elle me dit alors: " Vous ne comprenez pas, oh non ! Ce n'est pas ce que vous croyez." L'air de la nuit que nous atteignons donne de la grâce à son effronterie: " Me voyez-vous dans les couloirs déserts d'une station, que les gens sont pressés de quitter, proposer la galante aventure ?" - Où habitez-vous ? - Très loin d'ici. Vous ne connaissez pas." Le souvenir de la quête des énigmes, au temps de ma découverte de la vie et de la poésie, me revient à l'esprit. Je le chasse, agacé. " Je ne suis pas tenté par l'impossible comme autrefois (je mens). J'ai vu trop souffrir...(quelle indécence!)" Et sa réponse: " Croire à nouveau ne fait pas qu'il y aura davantage de souffrance. Restez accueillant. Vous ne vous verrez pas mourir ".


Elle sourit: "Comme la nuit est humide!" Je la sens ainsi. La rue Boileau, d'habitude provinciale et rassurante, est blanche de gelée, mais je cherche en vain la trace des étoiles dans le ciel. J'observe de biais la jeune femme: "Comment vous appelez-vous, mon petit ?- Madeleine". A vrai dire, son nom ne m'a pas surpris. J'ai terminé dans l'après-midi Madeleine à la veilleuse, inspiré par le tableau de Georges de La Tour dont l'interrogation est si actuelle. Ce poème m'a coûté. Comment ne pas entrevoir, dans cette passante opiniâtre, sa vérification ? A deux reprises déjà, pour d'autres particulièrement coûteux poèmes, la même aventure m'advint. Je n'ai nulle difficulté à m'en convaincre. L'accès d'une couche profonde d'émotion et de vision est propice au surgissement du grand réel.
On ne l'atteint pas sans quelque remerciement de l'oracle. Je ne pense pas qu'il soit absurde de l'affirmer. Je ne suis pas le seul à qui ces rares preuves sont parfois foncièrement accordées. " Madeleine, vous avez été très bonne et très patiente. Allons ensemble, encore, voulez-vous ? " Nous marchons dans une intelligence d'ombres parfaite. J'ai pris le bras de la jeune femme et j'éprouve ces similitudes que la sensation de la maigreur éveille. Elles disparaissent presque aussitôt, ne laissant place qu'à l'intense solitude et à la complète faveur à la fois, que je ressentis quand j'eus mis le point final à l'écriture de mon poème. Il est minuit et demi. Avenue de Versailles, la lumière du métro Javel, pâle, monte de terre. « Je vous dis adieu, ici. » J'hésite, mais le frêle corps se libère. « Embrassez-moi, que je parte heureuse... » Je prends sa tête dans mes mains et la baise aux yeux et sur les cheveux. Madeleine s'en va, s'efface du bas des marches de l'escalier du métro dont les portes de fer vont bientôt être tirées et sont déjà prêtes.
Je jure que tout ceci est vrai et m'est arrivé, n'étant pas sans amour comme j'en fais le récit, cette nuit de janvier.
La réalité noble ne se dérobe pas à qui la rencontre pour l'estimer et non pour l'insulter et la faire prisonnière. Là est l'unique condition que nous ne sommes pas toujours assez purs pour remplir.

 

René Char, Oeuvre poétique, La Pléiade, p.663-665, 1948.

 

Georges de La Tour, La Madeleine à la veilleuse, 1642-1644.

Georges de La Tour, La Madeleine à la veilleuse, 1642-1644.

Tag(s) : #Poésies

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