Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Je vous propose les commentaires de Paul Veyne, ayant côtoyé Char au propre et au figuré, il a une perception plus juste des poèmes, et ce d’autant plus que le poète lui-même a participé au livre René Char en ses poèmes en raturant ce qui le lui plaisait pas. Eh oui, René pouvait être ainsi !

Les citations sont toutes extraites du livre de Paul Veyne, René Char en ses poèmes, NRF essais, Gallimard, 1990.

 

I.

L'imagination consiste à expulser de la réalité plusieurs personnes incomplètes pour, mettant à contribution les puissances magiques et subversives du désir, obtenir leur retour sous la forme d'une présence entièrement satisfaisante. C'est alors l'inextinguible réel incréé.

 

Notre monde est insatisfait ou du moins insatisfaisant ; à l’impératif d’exhaussement ontologique s’ajoute un second impératif non moins catégorique, déconstruire le réel et le rebâtir en plus beau. Comme on le voit, la découverte d’un ailleurs n’incite pas à spéculer sur le vide ; il ne s’agira jamais que de ce monde. Le poète élague, pose des trémas, simplifie et tue. I p.399-400

III.

Le poète transforme indifféremment la défaite en victoire, empereur prénatal seulement soucieux du recueil de l’azur.

 

III. Le monde des premiers instants, dont le poète est « l’empereur prénatal », est une victoire sans fin, un instant parfait, semblable au vivant parfait et immuable qu’est un poème, quand même ce poème parlerait des misères d’ici-bas. (p.49)

IX.

A DEUX MERITES. – Héraclite, Georges de La Tour, je vous sais gré d'avoir de longs moments poussé dehors de chaque pli de mon corps singulier ce leurre : la condition humaine incohérente, d'avoir tourné l'anneau dévêtu de la femme d'après le regard du visage de l'homme, d'avoir rendu agile et recevable ma dislocation, d'avoir dépensé vos forces à la couronne de cette conséquence sans mesure de la lumière absolument impérative : l'action contre le réel, par tradition signifiée, simulacre et miniature.

IX. Héraclite, c’est pour lui le Retour du pessimisme, c’est aussi la poésie, la beauté qui demeure « au-delà de la leçon », et c’est surtout l’exemple de les joindre en une existence humaine ; alors prirent fin deux déchirements qui tourmentaient Char, celui d’une condition humaine vouée au désastre et séparée de la beauté, et celui de sa propre « dislocation » entre sa vie intérieure et les choses passionnantes qui se passent au-delà de la vitre. Il puisa aussi chez Héraclite le principe de l’harmonie des contraire, qui joue un  rôle dans sa conception de l’écriture (c’est probablement ce qu’il appelle l’attelage). (p.315)

XIII.

Fureur et mystère tour à tour le séduisirent et le consumèrent. Puis vint l’année qui acheva son agonie de saxifrage.

 

XIII. L’artiste est mort  au jour, au sens où les chrétiens parlent de mourir au monde ; c’est un moribond perpétuel, car la réalité ne l’intéresse pas ; ne pensant qu’à aller au-delà de la mort, il vit sans cesse à son contact. Aussi sa trajectoire est-elle une agonie : une fois son œuvre accomplie, son existence n’est qu’une survivance.

XXV.

 

Refuser la goutte d’imagination qui manque au néant, c’est se vouer à la patience de rendre à l’éternel le mal qu’il nous fait.

O urne de laurier dans un ventre d’aspic !

 

XXV Outre les dangers que nous avons, l’imagination en présente un autre, l’infini, c’est-à-dire le flou, écueil irrémédiable de toute vraie poésie ; par exemple, faire un poème sur la Femme ; quand l’infini attaque ainsi, le salut vient d’un nuage : rêver à quelque femme réelle. Il demeure que l’imagination est la meilleure part de l’être qu’on dit humain : « une urne de laurier en un ventre d’aspic. » (p 399)

XXX.

Le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir.

 

XXX (…) il existe une autre dimension humaine que la religion esthétique. Ou en son cas personnel, qu’il peut y avoir des interruptions dans cette dynastie de l’écriture où, en principe le désir d’écrire ne meurt jamais, pas plus que le roi ne meurt.

 

J'espère pouvoir poster la fin d'ici quelques instants...Artine.

XLVII.

Reconnaître deux sortes de possible : le possible diurne et le possible prohibé. Rendre, s'il se peut, le premier l'égal du second ; les mettre sur la voie royale du fascinant impossible, degré le plus haut du compréhensible.

XLVII.

 

Pratiquement, une maxime sera commune aux poètes et aux hommes d’action : distinguer «  le faux possible diurne » (on peut redresser la France, même sous l’Occupation nazie) «  et le possible prohibé » (on peut résister aux nazis). Il faut alors rendre le second aussi diurne que semble l’être le premier, puis les mettre sur la voie (sagace)1  « du fascinant impossible degré le plus haut du compréhensible. » On dit de même que les chiens sont sagaces, commentait René. Entendons qu’ils suivent la bonne piste à l’odeur ; or ce qui est divin est, comme un parfum, insaisissable et présent. Et remarquons que l’esprit peut comprendre ce qui est impossible et n’existe donc pas.

 

  1. René m’a dit qu’il regrettait de n’avoir pas corrigé en « voie sagace du fascinant impossible » le texte de la Pléiade ; et il alléguait l’étymologie : sagax , «  qui a l’odorat subtil ». Le sens du titre de Aromates chasseurs sera le même : la quête d’un impossible qui se révèlera peut-être possible et qu’on piste à son parfum. Sauf que le chassé est ici chasseur ; on sait que, dans le divin, les relations sont réversibles.

LV.

Sans doute appartient-il à cet homme, de fond en comble aux prises avec le Mal dont il connaît le visage vorace et médullaire, de transformer le fait fabuleux en fait historique. Notre conviction inquiète ne doit pas dénigrer mais l’interroger, nous, fervents tueurs d’êtres réels dans la personne successive de notre chimère. Magie médiate, imposture, il fait encore nuit, j’ai mal, mais tout fonctionne à nouveau.

L’évasion dans son semblable, avec d’immenses perspectives de poésie, sera peut-être un jour possible.

LV.

 

Il découvre maintenant que les poètes, tueurs chimériques d’une réalité qui ne vaut pour eux qu’à titre de modèle à peindre en plus beau, ont un frère ou du moins un cousin qui est leur semblable : un certain Homme qui, de cette réalité, ne connaît que le Mal, contre lequel il a su transformer le fait fabuleux en fait historique » ; ce cousin a pour nom celui de tous les semblables du capitaine Alexandre ; il est le médiateur des semblables du poète Char, qui savent mentir pour transmuer les choses. Il ne pourra jamais changer comme eux la réalité, qui reste une obscure imposture, « il fait encore nuit, j’ai mal ; mais tout fonctionne à nouveau », le temps de l’espoir et l’instant de la poésie se sont remis en marche.

 

Voilà pour ce soir. Il est tard, je n'ai rien à ajouter pour aujourd'hui.

Artine.

 

 

Tag(s) : #Poésies

Partager cet article

Repost 0