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 Je poste Suzerain vers lequel je reviendrai plus tard. J'ai besoin de reprendre mon souffle, il me faut du temps pour entrer dans la respiration de René Char.

Artinement vôtre.

Voici mes premières impressions modestes sur ce poème extrêmement riche.

 

Les premiers instants de la vie, toutes les premières fois à la saveur « suzeraine » façonnent notre identité. Est-ce à une réflexion sur  la fulgurance de ce « crépuscule admirable » où se mêlent lumière et ténèbres  forgeant l’énergie créatrice que nous convie le poète?

René Char, en artisan obstiné, sonde tout au long de Fureur et mystère, la naissance du poème, liée à sa relation au monde.

La puissance sobre de sa pensée surprend par la justesse du ton. Peu à peu nous devenons « cet Ami Silencieux », son ombre et lisons la respiration des mots.

Le réel, seul, est fade, ce qui importe est son visage multiple à redéfinir chaque jour, sans relâche. Ainsi dans cette quête perpétuelle le poète arrive à en saisir la substantifique moelle !

Accompagné d’un Ami - est-ce l’Enfance même, la part d’innocence de l’homme ? – le poète exalte toujours le recommencement « Ce dernier, en vérité, n’était qu’une neige de l’existence, l’affinité du renouveau ». Toujours créer le cœur neuf « cœur souverain égaillé dans des conquêtes bientôt réduites en cendres », être à l’écoute du souffle « Il m'apprit à voler au-dessus de la nuit des mots » et continuer à rester l’artisan de son propre monde « Ce n'est pas le glacier qui nous importe mais ce qui le fait possible indéfiniment, sa solitaire vraisemblance. » car lui seul permet d’en saisir l’essentiel.

René Char déroule le processus de la création, alors en marche dans son jeune être « J’ai marché sur le miroir d'une rivière pleine d'anneaux de couleuvre et de danses de papillons. J'ai joué dans des vergers dont la robuste vieillesse donnait des fruits. Je me suis tapi dans des roseaux, sous la garde d'êtres forts comme des chênes et sensibles comme des oiseaux. »  en retirant « aux choses l’illusion qu’elles produisent pour se préserver de nous »  et leur laissait « la part qu’elles nous concèdent  Face aux choses, il convient d’aiguiser l’œil intérieur qui palpite en chaque homme, c’est ainsi que le poète crée le monde.

 

La suite de mes modestes réflexions plus tard.

 

Artinement vôtre.

 

 

                Nous commençons toujours notre vie sur un crépuscule admirable. Tout ce qui nous aidera, plus tard, à nous dégager de nos déconvenues s'assemble autour de nos premiers pas.

 

                La conduite des hommes de mon enfance avait l'apparence d'un sourire du ciel adressé à la charité terrestre. On y saluait le mal comme une incartade du soir. Le passage d'un météore attendrissait. Je me rends compte que l'enfant que je fus, prompt à s'éprendre comme à se blesser, a eu beaucoup de chance. J'ai marché sur le miroir d'une rivière pleine d'anneaux de couleuvre et de danses de papillons. J'ai joué dans des vergers dont la robuste vieillesse donnait des fruits. Je me suis tapi dans des roseaux, sous la garde d'êtres forts comme des chênes et sensibles comme des oiseaux.

 

              Ce monde net est mort sans laisser de charnier. Il n'est plus resté que souches calcinées, surfaces errantes, informe pugilat et l'eau bleue d'un puits minuscule veillé par cet Ami silencieux.

              La connaissance eut tôt fait de grandir entre nous. Ceci n'est plus, avais-je coutume de dire. Ceci n'est pas, corrigeait-il. Pas et plus étaient disjoints. Il m'offrait, à la gueule d'un serpent qui souriait, mon impossible que je pénétrais sans souffrir. D'où venait cet Ami ? Sans doute, du moins sombre, du moins ouvrier des soleils. Son énergie que je jugeais grande éclatait en fougères patientes, humidité de mon espoir. Ce dernier, en vérité, n'était qu'une neige de l'existence, l'affinité du renouveau. Un butin s'amoncelait, dessinant le littoral cruel que j'aurais un jour à parcourir. Le cœur de mon Ami m'entrait dans le cœur comme un trident, cœur souverain égaillé dans des conquêtes bientôt réduites en cendres, pour marquer combien la tentation se déprime chez qui s'établit, se rend. Nos confidences ne construiraient pas d'église ; le mutisme reconduisait tous nos pouvoirs.

 

               Il m'apprit à voler au-dessus de la nuit des mots, loin de l'hébétude des navires à l'ancre. Ce n'est pas le glacier qui nous importe mais ce qui le fait possible indéfiniment, sa solitaire vraisemblance. Je nouai avec des haines enthousiastes que j’aidai à vaincre puis je quittai. (Il suffit de fermer les yeux pour ne plus être reconnu.) Je retirai aux choses l’illusion qu’elles produisent pour se préserver de nous et leur laissai la part qu’elles nous concèdent. Je vis qu’il n’y aurait jamais de femme pour moi dans MA ville. La frénésie des cascades, symboliquement, acquitterait mon bon vouloir.

 

                J’ai remonté ainsi l’âge de la solitude jusqu’à la demeure vivante de L’HOMME VIOLET. Mais il ne disposerait là que du morose état civil de ses prisons, de son expérience muette de persécuté, et nous n’avions, nous, que son signalement d’évadé.

 

René Char,  Le poème pulvérisé, (1945-1947) Fureur et mystère, Suzerain, p.192-193, Edition Poésie/Gallimard.

Vassily Kandinsky, Composition IX, 1936, Huile sur toile, 113,5 x 195 cm, Musée d'art moderne de Saint-Etienne.

Vassily Kandinsky, Composition IX, 1936, Huile sur toile, 113,5 x 195 cm, Musée d'art moderne de Saint-Etienne.

Tag(s) : #Poésies

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